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La mise en œuvre du projet a été bien évidemment plus complexe que prévu, mais une semaine plus tard nous avions imprimé nos billets pour notre loterie clandestine — j’étais l’investisseur, je m’étais donc chargé de cette partie matérielle de l’affaire. Finalement, nous avions trouvé plus simple de nous servir d’un tirage existant plutôt que d’organiser le nôtre, ce qui avait en plus l’avantage de nous donner une certaine légitimité : tout le monde pourrait vérifier, dans le journal ou dans les kiosques spécialisés, s’il avait gagné ou perdu.

Cette activité était très espagnole, m’a-t-on expliqué : à la Noël, tout le monde (associations, commerces, supermarchés, administrations…) organise quantité de loteries. La nôtre aurait donc pour particularités d’être hors saison et casanovienne.

Bien sûr, cette initiative a été un fiasco presque complet : nous avons vendu trois billets, deux dans le restaurant marocain de la rue des Voleurs et un troisième à la mère de Judit, ce qui était un peu honteux — de son côté Mounir n’a pas réussi à en fourguer un seul en faisant le tour de tous les commerces chinois du Raval, et ce alors que la passion (supposée) des Chinois pour le jeu était censée faire notre fortune.

Pourtant nos billets étaient beaux, en couleurs et en catalan, parce que je trouvais que cela faisait plus sérieux : Loteria Robadors n’était, en revanche, peut-être pas le meilleur intitulé du monde.

Toujours est-il que cette action casanovesque nous a rapporté trente euros (après avoir vérifié qu’aucun des billets n’était gagnant, ce qui aurait été une catastrophe, ou mieux, une banqueroute) desquels il a fallu soustraire quelques euros de photocopies couleur pour l’impression des cent billets : de quoi boire des cafés et déjeuner copieusement avec Mounir, c’était déjà ça.

Décidément, j’étais loin d’être Casanova.


L’enfermement dans l’attente de la violence : le mois d’avril a passé, entre lectures, quelques rares excursions à la plage (paradis peuplé de Britanniques aux seins roses, de Nordiques blondes comme le sable, de Brésiliennes aux strings affolants) et déceptions footballistiques assez graves pour mes camarades mais qui ne m’affectaient pas outre mesure — je m’installais dans la routine ; j’essayais tout de même de rester vigilant, de ne pas trop quitter le quartier. Il ne fallait pas baisser la garde : Mounir avait été arrêté par malchance place de Catalogne alors qu’il essayait de subtiliser le portefeuille d’un touriste. Bien sûr il n’avait pas son passeport sur lui, il a déclaré être sans domicile et palestinien de Gaza, ce qui, selon lui, devait lui gagner la sympathie de la maréchaussée et rendre plus difficile son expulsion. Il a passé une journée au trou, avant d’être relâché avec une citation à comparaître pour le lendemain à laquelle bien évidemment il ne s’est jamais rendu — il me l’a montrée, elle était adressée à Mounir Arafat. Quand je lui ai demandé pourquoi il avait choisi un pseudonyme pareil, il m’a répondu que c’était le seul nom de famille purement palestinien qui lui soit venu à l’esprit, ce qui nous a bien fait marrer. L’interprète envoyé au commissariat s’était évidemment aperçu tout de suite de la supercherie, mais, disait Mounir, c’était un chic type, un Syrien, qui n’avait pas vendu la mèche.

Il avait été assez surpris : il s’attendait à être passé à tabac, mais à part quelques beignes de bonne guerre et une ou deux humiliations, les cognes avaient été plutôt civils.

Mounir était donc comme moi à présent, doublement fugitif, clandestin et voleur patenté.

Il savait que la prochaine fois, il ne s’en tirerait pas à si bon compte.

À part ces réjouissances judiciaires, j’avais un autre sujet de préoccupation, autrement plus grave : l’état de Judit devenait de plus en plus alarmant. Elle ne s’alimentait presque plus, passait ses journées dans le noir parce que, disait-elle, la lumière lui donnait la migraine ; le médecin hésitait entre une sinusite et une allergie au pollen qui expliquerait la congestion, le tout aggravé par un état dépressif. Elle était donc bourrée de médicaments en tout genre et dormait grande partie de la journée. Elle n’avait plus la force de se concentrer pour les cours d’arabe : je me contentais donc de lui rendre visite, de rester une ou deux heures à ses côtés. Je lui lisais quelques textes, lui racontais une histoire des voyages d’Ibn Batouta et souvent elle s’endormait sur le canapé, bercée par ma voix, pour ne s’éveiller que lorsque je partais. Elle m’expliquait qu’elle faisait souvent des rêves étranges, où elle croyait être réveillée et lutter pour trouver le sommeil : cette obsession la poursuivait jusqu’à ce qu’elle s’éveille réellement et réalise que cette insomnie était un songe.

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Zone
Zone

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURSPar une nuit décisive, un voyageur lourd de secrets prend le train de Milan pour Rome, muni d'un précieux viatique qu'il doit vendre le lendemain à un représentant du Vatican pour ensuite — si tout va bien — changer de vie. Quinze années d'activité comme agent de renseignements dans sa Zone (d'abord l'Algérie puis, progressivement, tout le Proche-Orient) ont livré à Francis Servain Mirkovic les noms et la mémoire de tous les acteurs de l'ombre (agitateurs et terroristes, marchands d'armes et trafiquants, commanditaires ou intermédiaires, cerveaux et exécutants, criminels de guerre en fuite…). Mais lui-même a accompli sa part de carnage lorsque la guerre en Croatie et en Bosnie l'a jeté dans le cycle enivrant de la violence.Trajet, réminiscences, aiguillages, aller-retour dans les arcanes de la colère des dieux. Zeus, Athéna aux yeux pers et Arès le furieux guident les souvenirs du passager de la nuit. Le train démarre et, avec lui, commence une immense phrase itérative, circulatoire et archéologique, qui explore l'espace-temps pour exhumer les tesselles de toutes les guerres méditerranéennes. Car peu à peu prend forme une fresque homérique où se mêlent bourreaux et victimes, héros et anonymes, peuples déportés ou génocidés, mercenaires et témoins, peintres et littérateurs, évangélistes et martyrs… Et aussi les Parques de sa vie intérieure : Intissar l'imaginaire, la paisible Marianne, la trop perspicace Stéphanie, la silencieuse Sashka…S'il fallait d'une image représenter la violence de tout un siècle, sans doute faudrait-il choisir un convoi, un transport d'armes, de troupes, d'hommes acheminés vers une œuvre de mort. Cinquante ans après La Modification de Michel Butor, le nouveau roman de Mathias Enard compose un palimpseste ferroviaire en vingt-quatre "chants" conduits d'un seul souffle et magistralement orchestrés, comme une Iliade de notre temps.Né en 1972, Mathias Enard a étudié le persan et l'arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone. Il a publié deux romans chez Actes Sud : La Perfection du tir (2003) — Prix des cinq continents de la francophonie, 2004 — qui paraît en Babel, et Remonter l'Orénoque (2005). Ainsi que, chez Verticales, Bréviaire des artificiers (2007).

Матиас Энар

Современная русская и зарубежная проза
Rue des Voleurs
Rue des Voleurs

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURSC'est un jeune Marocain de Tanger, un garçon sans histoire, un musulman passable, juste trop avide de liberté et d'épanouissement, dans une société peu libertaire. Au lycée, il a appris quelques bribes d'espagnol, assez de français pour se gaver de Série Noire. Il attend l'âge adulte en lorgnant les seins de sa cousine Meryem. C'est avec elle qu'il va "fauter", une fois et une seule. On les surprend : les coups pleuvent, le voici à la rue, sans foi ni loi.Commence alors une dérive qui l'amènera à servir les textes — et les morts — de manières inattendues, à confronter ses cauchemars au réel, à tutoyer l'amour et les projets d'exil.Dans Rue des Voleurs, roman à vif et sur le vif, l'auteur de Zone retrouve son territoire hypersensible à l'heure du Printemps arabe et des révoltes indignées. Tandis que la Méditerranée s'embrase, l'Europe vacille. Il faut toute la jeunesse, toute la naïveté, toute l'énergie du jeune Tangérois pour traverser sans rebrousser chemin le champ de bataille. Parcours d'un combattant sans cause, Rue des Voleurs est porté par le rêve d'improbables apaisements, dans un avenir d'avance confisqué, qu'éclairent pourtant la compagnie des livres, l'amour de l'écrit et l'affirmation d'un humanisme arabe.Mathias Énard est l'auteur de quatre romans chez Actes Sud : La Perfection du tir (2003, prix des Cinq Continents de la francophonie), Remonter l'Orénoque (2005 ; adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre À cœur ouvert avec Juliette Binoche et Edgar Ramirez), Zone (2008, prix Décembre 2008 ; prix du Livre Inter 2009) et Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (2010, prix Goncourt des lycéens 2010).

Матиас Энар

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