« Oh ! il me fatigue, dit Sam. En fait, de toutes les choses que j’emporte en voyage, c’est bien la seule qu’il me dérangerait pas de perdre en route. Mais ce serait bien son genre, après avoir marché tous ces milles, d’aller se perdre quelque part, juste au moment où il nous sera le plus utile – pour autant qu’il puisse nous servir à quelque chose, et ça, j’en doute. »
« Tu oublies les Marais, dit Frodo. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé. »
« Et j’espère qu’il n’est pas en train de faire un mauvais coup. Et puis j’espère qu’il va pas tomber en d’autres mains, comme vous pourriez dire. Parce que si ça arrive, les ennuis vont pas tarder à nous rattraper. »
Là-dessus, il y eut un nouveau roulement ou grondement, plus fort et plus profond. Le sol parut trembler sous leurs pieds. « Je pense que les ennuis nous rattrapent de toute manière, dit Frodo. Je crains que notre voyage ne tire à sa fin. »
« Peut-être, dit Sam ; mais
L’après-midi, ainsi qu’il fallait bien l’appeler, se disait Sam, passa lentement. Quand il regardait au-dehors, il ne voyait qu’un monde brun grisâtre, dépourvu d’ombres, en train de se fondre lentement dans une obscurité sans formes ni couleurs. L’air était étouffant, mais pas chaud. Frodo dormait d’un sommeil inquiet, ne cessant de se tourner et retourner, et murmurant de temps à autre. Par deux fois, Sam crut l’entendre prononcer le nom de Gandalf. Les minutes paraissaient s’éterniser. Soudain, Sam entendit un sifflement derrière lui ; et voici que Gollum se tenait là à quatre pattes et les guettait de ses yeux luisants.
« Debout, debout ! Fini le dodo ! souffla-t-il. Debout ! Pas de temps à perdre. Il faut y aller, oui, il faut partir tout de suite. Pas de temps à perdre ! »
Sam le considéra d’un air suspicieux : il semblait apeuré ou excité. « Tout de suite ? C’est quoi ton petit jeu ? C’est pas encore le temps. Si ça se trouve, c’est pas encore l’heure du thé, du moins dans les pays convenables où ils savent c’est quoi l’heure du thé. »
« Sottises ! fit Gollum d’une voix sifflante. On n’est pas dans des pays convenables. Le temps manque, oui, il file. Pas de temps à perdre. Il faut partir. Debout, Maître, debout ! » Il agrippa Frodo qui, s’éveillant en sursaut, se redressa brusquement et le saisit par le bras. Gollum s’arracha à son étreinte et recula.
« Pas faire de sottises, siffla-t-il. Il faut partir. Pas de temps à perdre ! » Et ils ne purent tirer rien d’autre de lui. Où il était allé, et ce qui se tramait selon lui et l’appelait à autant de hâte, il ne voulut pas le leur dire. Sam en conçut une profonde méfiance et ne le cacha pas ; mais Frodo ne laissa aucunement paraître ce qui lui traversait l’esprit. Il soupira, hissa son paquet sur ses épaules et s’apprêta à sortir dans les ténèbres toujours plus denses.
Gollum les mena au bas de la colline avec la plus extrême prudence, restant à couvert aussi souvent que possible, et courant le reste du temps en se baissant presque jusqu’à terre ; mais la lumière était devenue si rare que même une bête sauvage à la vue perçante n’aurait guère pu apercevoir les hobbits dans leur cape grise à capuchon, ni entendre le son de leurs pas, furtifs comme seules les petites gens en sont capables. Sans un craquement de brindille ou un bruissement de feuille, ils s’éloignèrent et disparurent.
Ils marchèrent ainsi pendant environ une heure, en silence et à la file, oppressés par les ténèbres et par le silence absolu des terres, seulement rompu de temps à autre par un faible grondement, comme un tonnerre lointain ou des battements de tambour quelque part dans un creux des collines. Une fois descendus de leur cachette, ils prirent au sud et, avec l’aide de Gollum, ils coupèrent aussi droit que possible à travers une longue pente raboteuse montant vers les hauteurs. C’est alors qu’ils virent apparaître non loin en avant, surgissant tel un mur noir, une ceinture d’arbres. En s’approchant, ils constatèrent qu’ils étaient de taille considérable, en apparence très anciens et encore très hauts, malgré leurs cimes ravagées et dégarnies – comme si la tempête et la foudre les avaient assaillis, sans parvenir à les tuer ou à ébranler leurs racines insondables.
« La Croisée des Routes, oui, c’est ça », souffla Gollum ; c’étaient les premiers mots prononcés depuis qu’ils avaient quitté leur cachette. « On doit aller de ce côté. » Prenant alors vers l’est, il les mena au sommet de la pente ; et voici qu’elle apparut tout à coup devant eux : la Route du Sud, serpentant au pied des montagnes et plongeant à cet endroit dans le grand anneau d’arbres.